« A la Saint-Michel, tout le monde déménage ! »

« A la Saint-Michel, tout le monde déménage ! »

    Avoir sa propre chambre : joie de l’enfant. Le jeune adulte sera heureux d’avoir un domicile à l’écart de la maison des parents. Mais les déménagements sont fatigants pour la famille qui doit quitter une ville pour raisons professionnelles. Derniers déménagements pour celui qui arrive en retraite. NB : votre administrateur est un pro des cartons : il a déjà changé 25 fois de domicile.
    Depuis 8 jours, grande activité au presbytère de Saint Pol : on vide tout ce qui s’y était entassé depuis 50 ans pour laisser place à des travaux de réaménagement. Mais on reste dans les lieux, dans le bruit et la poussière.
« Alato, Monsieur le curé, vous n’allez pas jeter ce beau meuble, il peut encore servir ! » Mamie Simone est très conservatrice. Elle pense que les meubles ont ‘une âme qu’il faut sauver’. « Bien, Simone, reprenez donc ce meuble de la benne où je viens de le jeter ; je vous l’offre ; mais emportez-le chez vous tout de suite, et que je ne le vois plus ! »
   Oui, nous nous attachons aux choses, au risque de ne plus respirer tant elles nous enserrent. Une maison de personnes âgées se signale par son espace restreint où l’on se cogne beaucoup entre l’armoire bretonne que l’on n’a pas voulu jeter et le vaisselier reçu en héritage, et dans lequel, d’ailleurs, on range si peu de choses utiles… Bien du mal à nous défaire de ce qui nous appartient…
   Prêtre, je considère aussi que notre paroisse est une grande "maison commune". Faut-il tout garder de nos objets, de nos rites, de nos prières ? Oui, il faut garder bien des choses mais se garder de faire de nos églises des musées. On garde tout, mais on range bien. Car les plus anciens sont à leur aise, mais les jeunes ont du mal à se faufiler entre toutes les traditions pour s’épanouir. Elargir les allées de notre Eglise et initier de nouveaux projets pour annoncer l’Evangile. Se considérer comme héritiers et bâtisseurs, pèlerins d’un moment pour aller de l’avant.
   « Mon Père était un araméen errant » dit Moïse (Dt 26,5) qui d’exode en exode a appris à voyager léger. Le Psaume nous rappelle la nécessité des détachements « Si vous avez des richesses (des meubles ?), n’y mettez pas votre cœur. » (Ps 62,10). Mais le conseil le plus pratique est celui de Lord Baden Powell à ses scouts revenant de 15 jours de camp d’été : « Vide ton sac à dos et fais trois tas : un premier pour les affaires que tu as utilisées tous les jours ; le deuxième pour ce que tu n’as utilisé que de temps en temps ; un troisième tas enfin pour tous ces objets qui ne t’on pas servi. La prochaine fois, quand tu feras ton sac, n’y met que le premier tas ».
Il est vrai que les déplacements deviennent dès lors très faciles et dégagent le chemin pour notre vie spirituelle, ce pèlerinage vers notre vrai domicile.
         Dominique THEPAUT, administrateur.

Moi, Théophile, 14 ans, élève de troisième…

Moi, Théophile, 14 ans, élève de troisième…

    … et pas très bon à l’école ; enfin, juste ce qu’il faut pour passer d’une classe à l’autre et ne pas trop énerver mes parents. Je m’ennuie beaucoup avec moi-même, et je ne m’intéresse pas à grand ‘chose. Pas de vrai copain non plus, et les filles restent inaccessibles. Il est vrai que je ne m’aime pas trop avec mon appareil dentaire et quelques kilos de trop. C’est ça la vie de jeune ?
    Ma douce enfance est partie. Je ne suis plus sûr de rien et j’ai l’impression de changer de peau, comme un homard, de devenir quelqu’un d’autre : mais qui ? J’entends souvent qu’il me faut ‘devenir moi-même’. Les professeurs nous parlent de l’orientation scolaire ; c’est important pour l’avenir ; il va falloir choisir. Mais moi, face à cette pression, je ne sais plus trop qui je suis.
   Hier, camarade m’a dit : « Théo, je t’ai vu à la messe, tu es chrétien toi ! ». J’ai cru qu’il se moquait de moi. Je ne lui ai pas répondu ; j’ai changé de sujet de conversation. J’avais peur qu’il me dénonce à tout le collège (catholique) et qu’on ne voit en moi qu’un petit curé. Mais en y réfléchissant mieux, je me dis que lui aussi devait être à la messe pour m’avoir vu à l’église ; il me donnait le nom de chrétien parce qu’il en était aussi ? Est-ce qu’il me redisait enfin une partie de mon identité perdue ?
    Baptisé je l’avais été, et j’avais assisté au catéchisme jusqu’à la Profession de Foi. Mais ça, c’était à la fin de la sixième. Tiens, je me rends compte que j’en parle au passé (parce que j’ai grandi depuis ?). De temps en temps j’accompagne mamie Yvonne, ma grand’mère préférée. Je lui dis que c’est simplement pour lui faire plaisir que je vais quelque fois avec elle à l’église, quand elle me le demande. La messe cela est sans doute une réunion du club du troisième âge : il n’y a que des mémés et des pépés… Et il y a Jésus.
    Oui, mamie Yvonne me parle doucement de Jésus comme d’un ami intérieur qu’elle va saluer à la messe et qui habite dans son cœur. « Tu sais, me dit-elle, toi aussi tu as une vie spirituelle, tu as un jardin secret où Dieu t’attends. Et tu n’as pas besoin d’être différent de ce que tu es pour qu’il vienne aussi dans ton cœur : c’est dans tes difficultés et tes joies, dans tes relations qu’il est déjà là».
Je marche souvent seul sur la plage : quelques beaux coquillages : ils sont là par hasard, ou c’est moi qui passe près d’eux par hasard. Ils sont là pour moi, je suis là pour eux. Je les ramène dans ma chambre. Souvenirs ou repères ?
    Maintenant, je garde aussi en mémoire les « coquillages spirituels » de mes rencontres : cette parole bizarre de mon camarade me disant que je suis chrétien, mamie Yvonne qui parle à son Jésus intérieur et qui chante pour lui à l’église, et puis une parole de l’Evangile quand Jésus dit à ceux qui veulent le choisir pour ami : «Soyez saints». Est-ce le chemin de ma véritable identité ?
    Je pense que je vais m’inscrire au groupe qui se prépare à la Confirmation : j’ai besoin de rendre ferme ce que je suis pour moi-même, pour les autres, pour Jésus. J’ai besoin d’un peu d’air, d’un peu d’Esprit Saint. Puisque plusieurs croient que je suis chrétien (ils ont la foi pour moi), finalement, il vaut mieux que je le sois vraiment…
Théophile, élève (presque réel) de troisième.
Confidences diverses recueillies par le P. Dominique THEPAUT

La foi est-elle un patrimoine religieux immatériel ?

La foi est-elle un patrimoine religieux immatériel ?

    Les journées du patrimoine nous font envisager avec bonheur tout ce qui nous a été légué d’éléments matériels (châteaux, églises ou chapelles, diverses œuvres d’art). Depuis quelques années, l’UNESCO a mis en avant la notion de patrimoine immatériel, fait des coutumes des peuples et de leurs danses, de leurs langues et de leurs manières d’envisager la vie, l’amour, la mort. En célébrant les « journées du patrimoine », j’ose poser cette question : notre foi catholique est-elle à classer parmi le patrimoine immatériel de l’humanité ?
    Non, disent certains, car la foi, ce n’est pas du folklore, ça ne se visite pas, ça se vit…  …quoique nos processions de croix et bannières, et notre cathédrale de Saint Pol attirent l’admiration et les photos des touristes.
Non, disent d’autres, nos pratiques religieuses ne sont pas, comme les danses ou les vieux contes, des formes culturelles à conserver : nos gestes et paroles d’église de sont pas « en voie de disparition ». Ah, êtes-vous si sûrs de la bonne transmission des codes chrétiens à nos contemporains ? Ma grand-mère faisait le signe de la croix chaque fois que son chemin passait devant un calvaire de bord de route… qui sait encore pourquoi ?
    En revanche, Il y a une forme de patrimoine religieux immatériel à disposition de tous les baptisés : c’est le sens chrétien des fidèles (sensus fidei fidelium) qui repère ce qui sonne juste de ce qui est « malsonnant » dans une expression de foi. On en a la trace dans l’expression : « Tout cela n’est pas très catholique ».
    Ce sont donc les chrétiens qui, intuitivement et sans le secours d’un clergé prescripteur, savent déjà ce qui ‘fait chrétien’ et ce qui est contraire à la sensibilité issue de la foi. Cette faculté de discernement est un habitus, une réalité qui habite les cœurs et les esprits, et qui est bien plus large que ce qu’ils ont appris au catéchisme ou dans la prédication de monsieur le curé.
    On touche là à une réalité culturelle qui associe la sensibilité et l’expérience spirituelle personnelle, la pratique religieuse et la défense commune de convictions et valeurs humaines qui se transmettent d’une génération à l’autre sans sentir le renfermé des vieilles armoires. Fierté de l’homme et de ses réponses face aux grandes questions de son origine et de sa fin, face à sa fragilité et son espérance, face à son Créateur. Un patrimoine religieux immatériel qui donne toute son extension à la foi initiale ? Oui, et tout cela est au moins aussi beau que les pierres de nos fiers clochers.
Père Dominique THEPAUT 

La vieille chapelle qui donne vie à une communauté.

La vieille chapelle qui donne vie à une communauté.

   C’était une chapelle, dans la campagne du Léon, au Drennec.  Abandonnée. Comme bien d’autres en cette moitié du XXe siècle. La toiture fléchissait et les ronces encerclaient l’édifice dont Tanguy Malemanche, en voisin, avait jadis décrit le charme et la douceur qu’il y trouvait…
Un article publié dans un quotidien, illustré d’une photo-couleur en première page et d’un croquis, suscita une réponse bienvenue : quelques habitants du voisinage avaient signé la lettre.
   Un jour de Juillet 1969, par une tempête mémorable, sous l’abri d’un hangar à foin, il se trouva quelques personnes pour accepter de mettre sur pied une petite association nommée Mignoned Landouzen . Dans les ruines, dégagées par un groupe de jeunes gens du Pays Pagan, une première gouel fut organisée pour le 31 du mois d’août !
   Depuis combien d’années aucune messe n’avait été célébrée dans le sanctuaire délabré ? Les boiseries Louis XV, bleu et or, avaient été enlevées et replacées dans l’église paroissiale, et l’ossuaire démoli et placé en pays bigouden… C’est dans la plus grande pauvreté que le Saint Sacrifice fut donc offert sur l’autel, et à ciel ouvert. La journée autour de saint Ursin, le patron de la chapelle, fut un événement : « jeunes et vieux » se réjouirent ensemble, les anciens racontant l’Histoire, les jeunes dansant et apprenant, tout le monde revint enthousiaste, de cette « première résurrection ». Qui devait en susciter bien d’autres. Des gens des communes voisines, d’abord ironisant, puis étonnés, se prirent à réfléchir : « mais nous aussi, on a une chapelle !...»
   L’exemple porta du fruit. Un mouvement se dessinait. Le pessimisme habituel des esprits défaitistes, petit à petit, fit place à une nouvelle vision des choses. Un peu partout, des « comités de chapelles » virent le jour. On observa bientôt que tel sanctuaire longtemps négligé pouvait devenir fédérateur d’amitiés nouvelles, d’un renouveau de la vie de quartier, d’amitiés inattendues. Lentement mais sûrement, un changement de mentalités s’opérait. On passait de l’ignorance à la curiosité, puis à un réel intérêt pour ce qui fut, durant des générations, le lieu où se rassemblait la population, toutes conditions mélangées, pour chanter, prier, honorer le saint du lieu et renouer par là des liens relâchés. Car ces « maisons de prière » que furent les chapelles qui constellent nos terroirs furent érigées par les ancêtres, en manière de reconnaissance pour des bienfaits obtenus à la suite de leur prière persévérante.
   Dans nos chapelles, le plus pauvre des passants pouvait admirer un univers harmonieux, coloré, riche d’histoire, qui élevait son âme vers des réalités plus belles, dont les étoiles peintes sur les planches bleues des voûtes séculaires, scintillaient comme la promesse de ce que notre âme espère.     
Keranforest+
(Père Dominique de LAFFOREST)

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