Qui saute avec moi du grand plongeoir de la vie ?

Qui saute avec moi du grand plongeoir de la vie ?

         Voilà ! J’ai bien engagé ma vie maintenant et je ne réussis pas trop mal. Mon métier me plaît. Mon épouse et mes enfants me donnent des soucis et des satisfactions, mais nous traversons finalement les années sans trop d’orages.
         Le temps passe et j’ai un doute : pour quelle mission suis-je sur terre ? Ai-je bien compris où était mon accomplissement humain ? J’aime et je suis aimé : cela est déjà un sommet dans la vie de toute personne. Est-ce suffisant pour dire que j’ai réussi ma vie ?
         Et moi, plus jeune, j’ai tout le temps et pourtant je suis pressé. Je m’amuse, je me disperse, ou bien je me fixe un objectif… mais est-ce si raisonnable quand tout change si vite ? Qui me fixera des guidelines pour mon existence ?
         J’ai parfois distendu mon cœur trop serré en portant les peines de mon entourage. Oui, prendre soin de mon époux ou épouse et de mes enfants, de mes parents vieillissants, m’enquérir de la vie et de la santé de mes voisins est une obligation naturelle et morale que j’accomplis au mieux. Et cela ne me coûte plus maintenant : mon cœur s’est dilaté avec les expériences de la vie concrète, les miennes ou celles de mes proches. Et j’en sais assez du handicap et de la maladie, du chômage, de la vieillesse et du désespoir, mais aussi du succès et des accomplissements… j’ai beaucoup saisi de la souffrance et de l’espérance du monde. Et je vis.
        J’arrive même à être gentil et bienveillant, moi qui croyais que la rigueur et la droiture conduisaient à une certaine dureté du cœur. J’étais trop jeune ! Je croyais que la justice se résumait à la récompense ou au châtiment, mais je constate, que ce n’est pas la justice, mais la justesse qui accorde ma vie aux choses et aux gens : miséricorde et pardon ont gagné en moi la partie.
       M’ajuster, mais à qui ? Quel est mon mètre-étalon, ma référence à moi ? Question de toute une vie. Finalement je ne peux faire confiance qu’à celui qui vit ce que je vis moi-même. Aucune parole extérieure ne peut m’atteindre, surtout pas un langage d’autorité, car j’ai ma fierté. Je veux que celui qui me guide plonge avec moi dans le grand bain de l’existence trépidante.
       Qui est capable de plonger dans l’équation à plusieurs inconnues de ma vie ? Celui qui accepte de s’ajuster à ma vie, c’est Jésus lui-même. Au bord du fleuve Jourdain, il accepte d’être baptisé, d’être plongé dans tous les péchés et insuffisances de son peuple. Il se mêle à une société, à ses promesses et ses contradictions ; à ses échecs. Il vient complètement habiter notre horizon.
      Jésus est un homme qui parle aux hommes un langage d’homme situé dans les circonstances diverses de la vie des hommes. Mais, chemin faisant, il parle d’un Dieu qui vient leur annoncer un accomplissement à partir de ce qu’ils sont, une espérance qui part de leur plan humain vers un horizon divin.
      Qui m’aidera à m’accomplir ? Celui qui plonge avec moi dans les complications de ma vie. Merci Jésus de venir me prendre par la main. Merci de me diriger vers un « ciel qui se déchire » et laisse apparaître mon avenir en Dieu.
Père Dominique THEPAUT

Songe de Joseph - Visite des Mages : une approche de Noël.

Songe de Joseph - Visite des Mages : une approche de Noël.

    Le rêve enchante nos nuits ; il fait écarquiller les yeux de l’enfant quand s’approche Noël. Il entremêle d’une manière libre les espérances et les peurs de chacun. Le rêve nous fait traverser l’impensé de notre conscience éveillée. Il associe des événements et des visages et suggère des perspectives étonnantes. Mais c’est un élément intérieur à notre vie.
    Le songe est l’irruption de quelqu’un d’autre dans notre périmètre intérieur. C’est l’histoire de Joseph, qui reçoit des appels de Dieu à travers son sommeil : « Joseph, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse (…) Tu es en danger : fuis en Egypte avec Marie et l’enfant. »
    Dieu, en maître avisé, nous influence-t-il dans le sommeil, quand nous ne pouvons plus lui résister ? Prend-t-il soin de nos familles en suggérant à nos parents de nous protéger ?
Si nous croyons qu’il nous a créés, il a dû garder la clé d’accès au logiciel de notre existence… Le Ps 126 dit : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort ». Dieu tisse-t-il la tapisserie de notre âme pendant notre sommeil ? A-t-il créée la nuit pour parler à notre cœur ? Viole-t-il alors nos défenses rationnelles pour se donner à nous ?
Toute visite est un dérangement : on sonne à notre porte ; nous faisons bonne figure pour accueillir un ami ou un étranger. Il vient avec un cadeau pour excuser son intrusion. Le meilleur présent qu’il puisse nous faire est de nous révéler à nous-mêmes. Nous aimons que des gens nous disent le vrai sur notre identité.
C’est l’appel de l’élève à son professeur ou du disciple à son maître : « Faites-moi progresser en me disant où j’en suis, et en m’indiquant un chemin d’accomplissement. Ne soyez pas seulement bienveillant avec les efforts que je fais. Mettez-moi zéro si mon travail ne vaut rien, mais dites-moi dans quelle direction je dois transpirer pour réussir ; dites-moi qui je suis et qui je pourrais être ! ».
Parfois, ce sont ceux qui nous connaissent d’assez loin qui sont seuls à même de nous délivrer la clé de notre identité. Il faut se méfier de nos proches qui diraient trop vite : « Toi, je te connais comme si je t’avais fait ». Car chacun est plus que ce qu’il donne à percevoir de lui-même.
L’enfant de la crèche complète son identité grâce à des Mages inconnus qui viennent le saluer. Il recevra son accomplissement sur les chemins de Palestine : là est sa manifestation complète, son « épiphanie ».
Aujourd’hui encore, il reçoit partie de son identité de nous-mêmes, qui venons lui rendre hommage « de la crèche au crucifiement », du tombeau à la vie renouvelée. Car toujours reste la question qu’il nous pose : « Pour vous, qui suis-je ? » Jésus accomplit son identité dans nos réponses de foi.
Père Dominique THEPAUT

Le petit Jésus en Citroën 2 CV (petit conte de Noël).

Le petit Jésus en Citroën 2 CV (petit conte de Noël).

     « C’est à vous, cette année, de faire la crèche de Noël ».  L’aumônier militaire de Tahiti lance une invitation aux mécaniciens du régiment. Défi relevé, mais réalisation cachée jusqu’au dernier moment. La sacristine fait remarquer à son prêtre que nous sommes le 24 décembre au matin, et qu’il n’y a encore aucune crèche dans la chapelle. « Rassurez-vous, Nina, ils m’ont dit qu’ils la feraient, cette crèche, ne vous inquiétez pas ».
     Les mécanos ont demandé à disposer des lieux jusqu’au moment de la messe de minuit. Et qu’on ne les dérange surtout pas ! Quand on ouvrit les portes aux fidèles pour la messe, une crèche très rock‘n’roll attirait les regards ahuris. Tout le monde s’attendait à un espace traditionnel avec sapin décoré et petite grotte qui abriterait l’enfant Jésus et les autres personnages habituels de la scène de la Nativité. Eh bien non, pas du tout, rien de tout cela…
     Les mécanos du quartier avaient trouvé une vieille voiture Citroën 2 CV et l’avaient découpée. De la partie avant, ils avaient retiré le moteur, et l’avaient remplacé par l’enfant Jésus et ses parents. Le capot ouvert servait de toit à cette bizarrerie et sur un écriteau on lisait : « Jésus est le moteur de ma vie ».
     Un tiers de l’assemblée trouva cela génial. Un deuxième tiers estima cela ‘intéressant’. Le dernier tiers vint se plaindre à l’aumônier : « Vous comprenez, Monsieur l’aumônier, nos enfants attendent une crèche traditionnelle. Ils ne comprennent pas, et nous non plus. » Argh !  Le romantisme de Noël !
     L’aumônier a dû expliquer que Jésus venait là où nous travaillons, c'est-à-dire aussi dans l’atelier auto du régiment. En présentant l’enfant divin dans une caisse de voiture, les mécanos disaient simplement qu’eux aussi recevaient cette bonne nouvelle dans le concret de leur vie, sur leur lieu de travail.
     Le Padre invita l’assemblée de cette nuit sainte à accueillir l’enfant Jésus dans la crèche de son cœur, au milieu des joies et des préoccupations du moment, là où se salissent les mains et transpirent les fronts ; dans la vie, quoi !
     L’aumônier leur cita la belle phrase d’Angelus Silesius, auteur spirituel du XIVème siècle qui osa dire : « Jésus a beau naître deux mille fois à Bethléem, s’il ne prend pas naissance dans ton cœur, tu es perdu. »
Il leur dit aussi que lorsque Dieu prend naissance en notre monde, c’est aussi, pour ceux qui le reçoivent, le jour de leur naissance en Dieu (Jean 1, 13).
Il eut enfin plaisir à chanter la préface N° 3 de Noël qui proclame : « Père Très Saint, lorsque ton Fils prend la condition de l’homme, la nature humaine en reçoit une incomparable noblesse. Il devient tellement l’un de nous que nous devenons éternels ».
Belle compréhension du mystère de Noël, par la Deudeuche  des mécanos !
Père Dominique THEPAUT 

« Vivre sous le temps »…

« Vivre sous le temps »…

…est la traduction de l’expression bretonne beva dindan an amzer, bien illustrée cet automne par ceux que l’on voit récolter les choux-fleurs dans des champs boueux. Et même si nous travaillons à l’abri, deux mois de pluies peuvent nous rendrent moroses : la couleur du ciel façonne notre humeur.
    Vivre sous le temps, se comprend aussi en considérant qu’aucune de nos actions n’échappe au chronomètre. L’élève en examen vit avec inquiétude la fin des quatre heures imparties, et peine à conclure sa dissertation.
Passer d’une activité à l’autre et, presque par surprise, arriver au bout de son âge. Quoi ? Mon existence est déjà à la fin de sa course, et je n’ai pas eu le temps d’accomplir mes projets, de dire tout ce que je voulais, d’aimer, de me réconcilier, de vivre enfin… ?
    Vivre sous le temps des événements heureux ou malheureux qui ont marqué ma vie. Ma mémoire me les rend en un présent perpétuel car ils continuent d’agir en moi. Je me vois encore faire ma ‘promesse scoute’, dire ‘oui’ le jour du mariage, répondre à un premier sourire de mon enfant, embrasser le front froid de papa avant la fermeture du cercueil. Quelle que soit la date de ces faits passés, ils dépeignent un paysage permanent, mental et affectif : ils me sauvent de l’écoulement impassible du temps des horloges.
    Vivre sous le temps de l’année liturgique : à partir de ce premier dimanche de l’Avent, l’Eglise nous fait vivre les grands moments du passage de Jésus-Christ dans notre monde (attente, Nativité, prédication évangélique, passion, mort et résurrection, envoi de l’Esprit Saint). Cela, nous le savons déjà : nous n’apprendrons que peu de choses nouvelles. Mais voici ce qui se passe : si, cette année encore, nous revivons en Eglise tous les mystères du Christ, c’est d’abord pour articuler le temps des hommes à l’éternité de Dieu. Et ces célébrations agiront en chacun, à travers les réussites ou les échecs de sa vie singulière. Elles constituent la « mémoire vive » de la foi et font entrer dans le cœur du croyant la réalité de son salut.
    Vivre sous le temps du Christ : il est celui qui fait surgir l’éternité de Dieu dans le temps des hommes. Ainsi chacun de mes petits moments prend la marque divine, même en épluchant les carottes pour la soupe ! Le temps profane a été assumé par le temps évangélique. Plus rien n’est anodin : Jésus-Christ a donné un sens positif au déroulement de chacune de mes actions. Il est le rédempteur du temps des hommes. Il n’y a plus, il n’y aura jamais plus de temps perdu… Nous voilà vivre selon le point de vue de l’éternité (sub specie aeternitatis).é

Prière pour l’Avent : « Mon Dieu, je crois à votre éternité qui s’est abaissée jusqu’à s’introduire dans le temps, ce temps qui sert de cadre à ma propre existence. Ainsi, en Jésus-Christ, vous êtes venu habiter les flux et reflux du temps du monde, et y faire jaillir la vie qui ne connaît plus la mort. Donnez-moi suffisamment d’Esprit Saint et de foi pour accepter les douleurs du temps, et pour oser annoncer un renouvellement de toutes choses en Jésus.»
Père Dominique THEPAUT

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