La fontaine, le serment et la relique / Pardon de St Hervé.

La fontaine, le serment et la relique / Pardon de St Hervé.

     En format réduit cette année (‘en mode dégradé’ disent les militaires !) : les processions religieuses restent interdites par M. le Préfet. Pas de déplacement jusqu’à la fontaine avec croix et bannières ; pas le droit de toucher saint Hervé dont l’un des os est conservé dans un reliquaire en forme de bras. Les 150 participants, au visage masqué, vont se contenter d’une grand’messe dans l’église de Lanhouarneau, suivie d’un vin d’honneur.  Invité à présider, j’ai effectué trois gestes liturgiques : l’eau, le serment, l’ostension de la relique.

     1) « Si tu ne viens pas à la fontaine, la fontaine ira à toi ». Seul, avant la messe, je fais une prière devant ce lieu bien mis en valeur que domine la statue du saint. Je plonge un seau et en retire cinq litres d’eau que j’apporte à l’église où la messe va bientôt commencer. Et pendant le chant du ‘Gloar da Zoue’, j’ai éparpillé cette eau sur les dalles de l’église. Surprise de l’assistance qui s’attendait à être aspergée en bénédiction… … mais les projections humides étant interdites en ces temps incertains, c’est sur l’eau du saint qu’ils ont trempé leurs semelles !

     2) Le 17 juin 1942, la population de Lanhouarneau a fait une prière commune pour demander de protéger les mobilisés de la commune. J’ai relu ce beau texte en breton ; en voici la traduction :
« Cher Saint Hervé, notre patron puissant, nous, vos enfants, agenouillés ici, devant votre statue et vos saintes reliques,
     Nous vous prions de ramener à la maison, rapidement, sains de corps et d’esprit, tous les prisonniers de Lanhouarneau. Nous vous prions de veiller avec soin sur nos marins et soldats. Nous vous prions de protéger la paroisse de tout mal durant cette guerre. Nous vous prions de garder parmi nous la foi de nos ancêtres.
     Et si vous nous donnez ce que nous demandons, nous, à notre tour, nous vous donnons notre parole de faire le jour de votre fête du 17 juin une fête d’obligation : nous n’y travaillerons pas, nous nous approcherons des sacrements, nous irons à la messe, aux vêpres et à la procession. »
Dans cette large prière, nulle tentation de forcer la main de Dieu : c’est bien à saint Hervé, leur compatriote du VIème siècle, que la demande est faite. Le saint a rempli sa mission : tous les mobilisés de 1939 sont rentrés vivants de la guerre. La population n’a pas manqué de tenir son serment. Cet épisode contemporain révèle la puissance de nos saints. Les invoquer, c’est comme demander service à un voisin, en toute simplicité. Mais osons-nous assez les solliciter et leur rendre honneur en retour ?

     3) Au lieu que chacun vienne saluer la relique, cette année, c’est le saint qui s’est déplacé dans l’assemblée. Porté par un prêtre originaire de la paroisse, la ‘main reliquaire’ de saint Hervé s’est proposée à tous pour, qu’à l’avenir, les uns et les autres puissent s’en saisir au besoin. Les saints nous donnent la main ; nos saints proches nous donnent un ‘coup de main’. Et par cette main, le saint nous conduit encore au Christ, ce ‘Jezuz, pegen braz ve, plijadur an ene…’, grâce de Dieu pour le monde.

Père Dominique THEPAUT

Imagerie religieuse

Imagerie religieuse

Retable de l’Agneau Mystique / Van Eyck / peint 1420-1432/ cathédrale St-Bavon à Gand / détail.

     L’imagerie religieuse ne sait pas trop comment représenter le mystère du Corps et du Sang du Christ reçu par le fidèle chrétien. Les artistes l’ont tantôt repris d’une scène évangélique, (Le repas avec les disciples d’Emmaüs, la dernière Cène, ou bien la multiplication des pains).
     La raison est que ce mystère est réservé aux initiés, et se donne à chacun de manière toute intérieure. Mais le retable de l’Agneau Mystique de Gand nous montre qu’il est impossible de le « chosifier », c'est-à-dire de concentrer l’attention sur un seul élément de ce mystère (l’hostie blanche dans  l’ostensoir, ici représentée par un agneau) et de le séparer de ses multiples références bibliques et de son environnement collectif, car ce mystère est pour tous et tous y entrent.
     Enfant, j’allais récolter des fleurs de genêt ou d’ajonc tout doré, et des corolles de digitales (brulu). Au jour de la Fête-Dieu (Sul ar Zakramant), la rue principale du village était décorée de sciure de bois teinté et de pétales de fleurs, et nous y marchions, suivant le dais qui protégeait le prêtre montrant la présence du Christ dans l’hostie. C’était la fête au village !
Père Dominique Thépaut

Lectures habituelles de l'épisode de l'Ascension du Christ :

Lectures habituelles de l'épisode de l'Ascension du Christ :

Pour perdurer, beaucoup d’organisations humaines doivent dépasser l’absence de leur fondateur. L’épisode de l’Ascension du Christ, reportée dans divers récits du Nouveau Testament, est devenu un article de foi de notre Credo : « Il est monté aux cieux ».
Le catéchisme de l’Eglise catholique dit clairement quelle est la foi commune sur ce sujet dans les articles 659 à 662. Il indique que :
-  L’épisode de l’Ascension est une période de transition (de 40 jours) pour que les disciples auxquels Jésus se laisse apparaître puissent imaginer un corps glorieux sous les apparences provisoires d’un corps encore terrestre.
- Que l’Ascension est dans la logique de la résurrection, et que dire « il s’est levé d’entre les morts » dit autant la victoire sur la mort que la montée vers le Père.
- Que cette élévation du Christ est en lien avec le verset Jn 12, 32 « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » et que ce passage est nécessaire à notre propre élévation vers Dieu. C’est pour nous que le Christ fait ce chemin.
- Que nous avons déjà en Jésus Christ une partie de nous même dans les cieux, comme le dit la prière d’ouverture de la messe de l’Ascension : « Dieu qui élèves le Christ au-dessus de tout, ouvre-nous à la joie et à l’action de grâce, car l’Ascension de ton Fils est déjà notre victoire : nous sommes les membres de son corps, il nous a précédé dans la gloire auprès de toi, et c’est là que nous vivons en espérance ».

Deux lectures complémentaires :
1) L’Ascension est davantage un gain qu’une perte…
Saint Léon le Grand (Vème siècle) indique dans une homélie : « Notre Seigneur Jésus Christ, (…) a mis un terme à sa présence corporelle (…) Ce qui était visible chez notre Rédempteur est passé dans les mystères sacramentels. » (Sur L’Ascension, Sermon 74).
Il faut comprendre que le mystère de l’Ascension est la condition de démarrage de la vie de l’Eglise : le Seigneur a quitté les siens, mais sa présence invisible s’intensifie, elle acquiert une profondeur et une extension que ne lui permettait pas son corps terrestre. Grâce à l’Esprit, cette présence se fixe maintenant là où Jésus a appris à ses disciples à le reconnaître : la parole, les sacrements, le prochain et la mission.

2) «Quand ils le virent, ils se prosternèrent mais certains eurent des doutes » Mt 28, 17.
Ce verset de l’évangile du jour de l’Ascension est très étonnant : ainsi, ce n’est pas avant que Jésus honore le rendez-vous que certains doutent de sa venue, mais bien quand il apparaît ! Les yeux de chair avec lesquels ils voient le Ressuscité seraient maintenant en voie de disqualification ? (Je vois Jésus et pourtant je doute… Nous sommes ici à l’inverse de Thomas qui ne voulait croire qu’en voyant).
A travers ce verset étonnant de l’Evangile on se trouve au seuil de ce que sera la foi pour les générations à venir : la chance des apôtres d’avoir vu Jésus, ne dispense pas certains d’entre eux de douter quand ils se prosternent devant sa dernière manifestation corporelle. Leur fragile foi n’est pas bien différente de  la nôtre.
Pour les apôtres, comme pour nous aujourd’hui, la foi au Christ est le résultat de deux sources : du point de vue des hommes, la foi sera toujours un doute surmonté ; du point de vue de la vie de la grâce, la foi est bien un don de Dieu.
Père Dom. THEPAUT

 Une réflexion sur une mosaïque du Christ en gloire.

Une réflexion sur une mosaïque du Christ en gloire.

 Cette mosaïque provient d’une église de Ravenne dédiée à l’archange Michel. On y voit un Christ juvénile et imberbe debout. Il se tient en vainqueur. En guise de sceptre, il tient une croix dans sa main droite. Sa main gauche est voilée et supporte un codex ouvert en direction du spectateur où est inscrit un verset de l’évangile de ce 5ème dimanche de Pâques de l’année  A : «   Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Sur la page de gauche, un autre verset : « Le Père et moi, nous sommes un » (Jn 10,30).
        Il ne s’agit pas d’une illustration d’un passage de l’évangile, mais d’une effigie du Dieu-homme, d’une réflexion théologique qui met en valeur la divinité du Christ et sa dignité de Seigneur triomphant de la mort. Les premières images que les chrétiens font de leur Dieu marquent une rupture avec les statues de culte des dieux païens. La visée de ce genre de mosaïque est cependant ornementale. Nous ne sommes pas encore dans la vénération des icônes, ni dans les représentations trinitaires ou mariales, bien postérieures.
Dans ces mosaïques du VIème siècle s’énonce une règle de représentation de Dieu que le théologien des images François BOESPFLUG formule ainsi :
         « Si Dieu peut et doit être figuré, c’est uniquement en raison du Christ, et sur un mode christique, c'est-à-dire concrètement sous les traits (que l’on croit avoir été ceux) du Christ.
     Refuser sa représentation, serait ne pas croire à son Incarnation ; mais le représenter autrement serait mal croire à son Incarnation, car cela sous entendrait que la Révélation de Dieu en Christ est comme incomplète. (…) Iréné de Lyon a condensé cela en une formule : ‘Le visible du Père, c’est le Fils ; et l’invisible du Fils, c’est le Père’. »

(Dieu et ses images, Paris, Bayard, 2008, p. 120)
Eléments rassemblés par le père Dom. THEPAUT